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Jacques Attali, le suicide et la beauté du monde.
Je découvre que Jacques Attali tient un blog >>>.
Je n'ai jamais beaucoup aimé cet homme-là. Je n'ai jamais vu en lui qu'un pharisien de haute volée, faisant la morale à tout le monde du haut de sa chaire humanitaire et pudibonde, usant sans cesse du vocabulaire des bons sentiments sur l'inégalité des richesses ou l'injustice sociale du Tiers-Monde, faisant systématiquement vibrer la corde de l'humanisme dans ses idées lisses, profitant de sa grande intelligence pour instiller dans les sphères initiées les ferments utopiques du Gouvernement Mondial dont il rêve. Je vois en lui une sorte d'éminence grise du matérialisme d'État, un serviteur de la théocratie social-démocrate dont les Droits de l'Homme sont l'intouchable Décalogue et la preuve que la France est le peuple élu de l'Être Suprême. Bref, un séide de cette hérésie post-chrétienne que l'on nomme progressisme, sachant toujours ménager la chèvre et le chou pour rester en bonne place dans les petits papiers des hommes de pouvoir.
Je tombe par exemple sur un article où il parle du suicide chez les jeunes, et dont le titre, délicieusement christique, est "Paroles de vie". Quelle ironie.
"Chaque année, en France, 200.000 personnes tentent de se suicider ; une sur 15 réussit. Comme partout ailleurs, les femmes tentent plus que les hommes mais réussissent moins qu'eux. De plus en plus de personnes âgées, voyant venir la douleur, choisissent leur mort ; de plus en plus de travailleurs, stressés, précarisés, menacés, passent à l'acte."
Ah, merveilleux Attali. Grand baratineur de son état, il sait toujours choisir ses mots, même les plus petits. En trois phrases innocentes je le vois déjà venir : le suicide est un fléau qui touche les femmes et les travailleurs précaires, et hop il oriente aussitôt le débat vers le traditionnel champ lexical de la victimocratie socialisante. J'aime aussi ses subtilités et ses sous-entendus ; j'adore lire que les vieux ne choisissent pas la mort, c'est-à-dire ne choisissent pas de mourir-tout-court, car c'est trop simple et trop sale, mais choisissent leur mort. La nuance est intéressante ; parler de choisir sa mort plutôt que de choisir de mourir, c'est banaliser ce petit sous-entendu : c'est décider de mourir-dans la dignité, à l'intérieur des bornes judiciaires qui permettent à l'État de faire disparaître ses vieux avec la conscience nette et la satisfaction hygiénique du travail propre, bien fait, et conforme à la morale officielle de la théocratie républicaine.
Notez bien que la cause horrifiante du "suicide" des vieux est la venue de la douleur. Notre société du Bien étant en croisade contre tout ce qui est méchant, "douleur" est un horrible gros mot [au même titre que "racisme", "inégalité", "refusé à l'examen du baccalauréat", ou "racines chrétiennes de l'Europe"] et l'on comprend que sous nos latitudes on préfère mourir que faire face à la souffrance. Surtout quand on la vit loin de sa famille, dans une résidence médicalisée et équipée du double-vitrage pour ne pas entendre le bruit de l'échangeur autoroutier tout proche.
"Enfin, chez les jeunes, le suicide est maintenant la deuxième cause de mortalité après les accidents de la route. On sait aujourd'hui décrire le chemin, connu sous le nom de Mat syndrome, qui conduit, en cinq phases précises, à la mort volontaire. On sait aussi qui et comment y est vulnérable. On sait pourquoi le suicide n'est que très rarement l'expression d'une véritable liberté et comment il est provoqué par la dépression, la maladie mentale, une situation d'humiliation, un manque de perspective, une déception amoureuse, une perte de tout repère ou un conflit familial."
Situation dramatique s'il en est, nos sociétés occidentales sécurisées, remplies de "cellules psychologiques", d' "assistance à la personne" et de "RTT" pour améliorer la "qualité de vie", voient s'étendre un malaise existentiel aussi profond que mortifère. Mais les parents n'ont-ils pas les enfants qu'ils désirent [et uniquement ceux qu'ils désirent] à la date qu'ils désirent ? Ne donnent-ils pas à leur enfant le prénom de leur choix [Mégane, Océania, Kévinéos, Emre,...] ? Ne réussissent-ils pas leur Bac dans plus de 80% des cas ? N'enseigne-t-on pas dans les écoles que le hip-hop dont ils sont friands est aussi beau que du Molière caduc et chiant ? Ne leur enseigne-t-on pas dès le collège qu'une vie normale et épanouie s'obtient en ayant des "relations sexuelles" saines, libres et "protégées" dès 14 ans ? N'ont-ils pas une télévision dans leur chambre et un tatouage sur l'épaule pour ne pas entraver leur soif de nouveauté et d'indépendance ? Ne sont-ils pas comblés, ces chers petits ?
Jacques Attali a la réponse à cette énigme. Il sait. C'est la fatalité. Le Destin. Des choses contre lesquelles on ne peut RIEN : la dépression, la maladie mentale, l'humiliation, le manque de perspective, la déception amoureuse, la perte de tout repère, le conflit familial. Contre tout cela ? Jacques Attali vous le dit donc c'est vrai ? , la liberté ne sert de rien, et le suicide s'impose à vous faute de pouvoir agir. C'est comme ça. Nous ne sommes pas libres. [Je lui accorde que la maladie mentale est souvent incurable et qu'on y peut pas grand chose, mais je ne pense pas que l'accroissement du taux de suicide corresponde à un accroissement des maladies mentales quand on sait que la grande majorité des handicapés mentaux [oups, désormais on dit "handicapés cognitifs"] sont tués avant même leur naissance.
Je note quand même ceci : parmi les causes du mal-être, Jacques Attali cite "la perte de tout repère". Mais il ne nous dira jamais de quels repères il s'agit. Dommage.
"On sait enfin analyser comment il devient l'ultime moyen de faire disparaitre un obstacle insupportable, d'en finir avec une immense détresse intérieure, avec une infinie solitude : le suicide est la mesure de l'autisme de la société. On commence même à savoir détecter, dans les images radiologiques du cerveau, les traces de ces menaces et les moyens de les combattre ; on n'est même pas loin de connaitre quelques-unes des drogues qui pourraient briser la pulsion suicidaire."
Mais non Monsieur Attali, la société n'est pas autiste : la société est conviviale, festive, hyper-communicante. Il y a les immeubles en fête, il y a Paris-Plage, il y a des numéros verts pour les femmes battues, des numéros verts pour les enfants battus, des numéros verts pour s'informer sur le SIDA, des numéros verts pour quiconque a besoin de parler un peu de ses détresses, il y a les libres-antennes de Skyrock ou de Fun Radio pour débattre de tous les sujets qui intéresse le quotidien de la jeunesse, il y a les Skyblogs ou MySpace pour raconte sa vie par le menu à qui veut l'entendre. Les jeunes sont les chouchous des législateurs ["malheur à qui n'a rien fait pour les jeunes" disait Desproges] et des fabricants de crédits cool. On les invite à l'Assemblée Nationale pour y exprimer leurs grandes idées, on parle en leur nom dans les chansons de Yannick Noah, on leur finance des emplois-jeunes, on leur offre leurs préservatifs, on leur paye des vacances s'ils sont assez pauvres pour intéresser les maires des banlieues.
Mais arrêtons-nous là, car nous allons trop loin pour Jacques Attali. En effet, il ne faut pas aller chercher des débuts de réponse dans l'environnement social, culturel ou affectif. Car la déception amoureuse, l'humiliation ou la perte des repères [contre lesquelles on ne peut rien, je vous le rappelle] ne sont pas des situation de crise de rapports envers le monde ou envers soi-même, mais des perturbations du cerveau. Si vous n'avez plus le goût de la vie, un examen IRM aura tôt fait de vous donner un diagnostic ; et s'il faut vous traiter, on vous droguera. Car le traitement médical, c'est bien connu, c'est souverain pour supprimer de votre cerveau une humiliation, un conflit familial ou une déception amoureuse.
Jacques Attali, l'homme qui essuie les larmes des malheureux avec un sèche-cheveux ultra perfectionné.
"Malgré cela, la prévention du suicide reste le parent pauvre de la santé publique : la société consacre beaucoup moins d'argent à combattre le suicide que les accidents routiers. Comme si rassurer les consommateurs d'automobiles était plus important que de sauver des enfants à bout de malheur ou des ouvriers ivres de fatigue. Certes, il est plus facile de punir des chauffards que de créer les conditions d'une parole ou de mettre à nu les lacunes de la société."
Combattre le suicide ou les accidents de la route : même combat. J'ai hâte de voir Jacques Attali dévoiler les axes de sa campagnes de sensibilisation : écriteaux "Il est interdit de déprimer dans les lieux publics" ; étiquettes "Le suicide provoque la stérilité"; allocations aux bons citoyens "L'État offre 1000 euros de subvention à toute tentative de suicide abandonnée" ; organisataion d'un grand festival en plein air "Vivrenfête, 50 artistes du monde chantent contre le suicide". Je pense que ça fera son effet.
Jacques Attali, du haut de sa petite vertu pharisienne, se penche sur la misère qui croupit en bas, sur ces "enfants à bout de malheur" et ces "ouvriers ivres de fatigue". Oui, ces enfants au teint blafard et au cheveu pouilleux que l'on voit errer en guenille dans les rues au pavé disjoint, traînant sous la pluie leur regard vide entre les maisons grises où les parents se saoûlent sitôt qu'ils ont fini leur journée au fond du puits de mine. Et ces ouvriers de la SNCF, étiques et silicosés, harassés par leurs 872 heures de travail hebdomadaire, gagnant à peine de quoi payer la gabelle une fois payé le loyer avec leur ridicule prime de charbon. Et tout ce petit monde ne peut évidemment pas envisager de faire la grêve, car ce serait à coup sûr la répression sanglante et impitoyable, les canons tirereraient sur la foule, les chevaux chargeraient sur la population du faubourg. Le suicide s'impose donc.
Sans vouloir minimiser l'immense drame du mal-être suicidaire, autorisons-nous quand même un giganstesque éclat de rire à la lecture du misérabilisme de carnaval de Jacques Attali. A-t-il eu connaissance de ces patrons qui se suicident à force d'avaler trop de couleuvres Européennes ou fiscales ? De ces employés d' "open spaces" terrassés par un code social d'entreprise humiliant ? De ces agriculteurs excédés par le cas qu'on fait de leur travail dans les ministères ? Et surtout de ces centaines d'enfants perdus par une société d'errance, de relativisation, d'indistinction généralisée du Bien et du Mal, où toute verticalité et toute lumière transcendantale sont bannies [de la laïcité, nom de Dieu !], où la jouissance matérielle n'opère qu'une extrême pauvreté spirituelle et culturelle, où la stérilité de toute une génération nourrit un dégoût silencieux pour la Vie ?
"Pour mettre fin à ce gâchis, une grande mobilisation est nécessaire. Elle exige de libérer la parole des salariés, des jeunes, des retraités ; de revaloriser le rôle du médecin du travail et des comités d'entreprises ; de créer des espaces d'écoute dans les écoles, de valoriser des thérapies nouvelles, fondées sur l'expression artistique et enfin de prendre en charge systématiquement tous ceux qui ont déjà tenté de mettre fin à leur jour. Ainsi seulement chacun aura-t-il une chance de bénéficier de la plus fondamentale des libertés : vivre la beauté du monde."
Mais pour que la Vie fasse de nouveau sens aux dépressifs et aux mélancoliques morbides, pour qu'elle soit de nouveau une espérance et une lumière au coeur de l'âme, Jacques Attali compte sur des moyens sûrs :
Heureux êtes-vous, Ô Comités d'Entreprise, Ô Psychologues Scolaires, Ô Animateurs d'Espaces d'Écoute : vous êtes la réconciliation des suicidaires avec "la beauté du monde".
Ça promet.
PS : La "beauté du monde", ça ne vous rappelle rien ? Mais si, c'est le nom que les écolos d'extrême-vert donnent aux ours des pyrénées ! Il ne faut pas se défendre contre les ours ni les accuser de dévorer les troupeaux, il faut "se réconcilier avec la beauté du monde" ! Suivez ce lien >>>
Source : hautetfort.com
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