En février 2005, interviewé pour l'émission Campus, Claude Lévi-Strauss a dit ceci : Ce que je constate : ce sont les ravages actuels ; c'est la disparition effrayante des espèces vivantes, qu'elles soient végétales ou animales ; et le fait que du fait même de sa densité actuelle, l'espèce humaine vit sous une sorte de régime d'empoisonnement interne - si je puis dire - et je pense au présent et au monde dans lequel je suis en train de finir mon existence. Ce n'est pas un monde que j'aime. (source Wikipédia)
Aujourd'hui, je me sens presque aussi vieille que Claude Lévi-Strauss. Pas nécessairement pour les mêmes raisons ; même si bien sûr je déplore les ravages dont il parle, je partage son sentiment sur le monde actuel pour d'autres motifs. Des motifs politiques, j'en ai peur...
Je suis encore jeune, mais j'ai le sentiment d'avoir commencé ma courte vie dans un autre monde. Ce sentiment est probablement injustifié, mais comme tout un chacun je n'ai pas et n'aurai jamais le recul nécessaire pour me défaire de cette impression si étroitement liée à mon ancrage dans une époque.
Je me souviens d'un monde où les gens fumaient pendant les émissions de télé.
Je me souviens d'un monde où être conforme ne constituait pas un impératif personnel.
Je me souviens d'un monde où on se garait en double file, et où les voitures ne conduisaient pas à la place des gens.
Je me souviens d'un monde où les enfants n'étaient pas la cible privilégiée des annonceurs.
Je me souviens d'un monde où les jeunes couples pouvaient raisonnablement espérer acheter un appartement ou une maison, ailleurs qu'à 50 km des centres-villes.
Je me souviens d'un monde où on pouvait acheter de la nourriture sans penser qu'on allait prendre dix kilos, attraper la salmonellose ou exploser son taux de cholestérol.
Je me souviens d'un monde où on pouvait se réaliser sans avoir le sentiment d'être un boulet pour le corps social.
Je me souviens d'un monde où pour paraître sensé, il ne fallait pas avoir une calculette à la place du coeur.
Je me souviens d'un monde où on pouvait se revendiquer d'extrême-gauche sans passer pour un dangereux asocial ou un doux rêveur avec 35 de QI.
Je me souviens d'un monde inégalitaire, déjà, mais moins injuste.
Je me souviens d'un monde où l'argent était une valeur importante, mais pas la valeur suprême.
Je me souviens d'un monde plus humain... je m'en souviens même si je n'y ai pas vraiment vécu.
A écrire tout ça, je réalise être aussi réactionnaire que certains discours que je vomis ; ça ne fait que renforcer mon amertume même si je ne peux m'empêcher de le penser. De la même façon que les résultats électoraux de dimanche ne font qu'entériner la tendance qu'a le monde à se replier sur lui-même, à renforcer les positions dominantes, à étouffer les contestations, à laisser crever ces salauds de pauvres. L'efficacité du discours du nouveau Président de la République a été celle-là : aller dans le sens du vent. Dire aux gens ce qu'ils avaient envie d'entendre, pour qu'ils aient l'impression de faire partie du camp de la raison et du réalisme, de se rendre à l'évidence, de se mettre à l'abri sous l'aile des puissants. Pour qu'enfin ils cessent d'avoir peur des épouvantails qu'on leur agite conscencieusement devant les yeux à longueur de temps, et de craindre un monde qu'ils ne comprennent pas, pour la bonne raison qu'il est incompréhensible.
Malheureusement, la prise de position en faveur de Nicolas Sarkozy motivée par ce type de raisons n'est qu'un leurre, puisqu'elle revient évidemment à se jeter dans la gueule du loup. A mon sens, ça fait bien longtemps que les décisions concernant la vie des gens comme vous et moi ne se prennent plus dans les bureaux feutrés des ministères. Il ne me semble pas particulièrement hardi d'affirmer que tout ça se joue plutôt dans les conseils d'administration des multinationales, pendant des discussions joviales entre actionnaires multi-milliardaires se congratulant d'être les maîtres du monde, ou dans des locaux à la géographie tenue secrète où cogitent des intrigants n'ayant pas d'identité définie, pour que leur gouvernement n'ait pas à répondre de leurs actes si le scandale éclate au grand jour. De toute façon, le scandale n'éclate jamais. Et si d'aventure il menace de le faire, il suffit d'effrayer un peu deux ou trois journalistes, ou de les faire passer pour des échappés de Sainte-Anne. Pendant ce temps, tous les bons petits soldats acquis à la cause des puissants au mépris de leurs intérêts fondamentaux deviendront la chair à canon consentante des prochains licenciements d'une entreprise aux comptes outrageusement excédentaires, parce qu'ils ont cru l'espace de quelques mois qu'eux aussi, ils devaient participer à la réhabilitation de la valeur travail. L'ironie du suffrage universel est bien cruelle.
C'est ce monde-là qui se dessine depuis quelques décennies, et à cela l'élection d'un Rastignac vaguement populiste ne changera rien, elle ne servira qu'à l'accompagner. Parallèlement, et même si ça me fait mal de le dire, l'élection de Ségolène Royal n'aurait certainement pas été un garde-fou capable d'endiguer cette tendance. Malgré toute sa bonne volonté, dont je ne veux pas douter, et le courage que je lui reconnais, notamment dans la dernière ligne droite, je ne vois pas en quoi son accession au pouvoir aurait pu renverser la marche du monde.
La politique n'est pas nécessairement ce qu'on essaie de nous faire croire. La politique telle qu'on nous la présente aujourd'hui n'est qu'un saupoudrage de miettes idéologiques pour nous occuper pendant que la World Company assoit sa position dominante. Quand les journaux titrent pendant des mois sur les trois sondages divergents du jour, ils ne pensent pas à parler de l'émergence de ce monde-là, qui de toute façon ne pourra jamais être contrecarrée par l'expression démocratique d'un peuple qui passe son temps à râler. Mais au moins, pendant quelques mois, au lieu de faire grève parce qu'on cherche à l'affamer un peu plus, ce peuple pense à autre chose, et les politiques se gobergent de l'intérêt formidable des gens pour la chose publique. Il faut bien défendre sa légitimité...
Non, pour moi, la politique ce n'est ni ne sera jamais ça. Je verrais plutôt ça comme un combat à une échelle plus individuelle, notamment dans un monde qui cherche plus que jamais à nous faire entrer dans des cases toujours plus étroites, nous obligeant au passage à nous écorcher sur leurs bords tranchants. Ce monde-là, où être soi-même devient un défi, à moi aussi il me fait peur.
J'ai peur d'un monde qui nous fait croire que nous décidons pour nous-mêmes, alors que c'est manifestement faux.
J'ai peur d'un monde qui voudrait nous contraindre à être utile, à toute force et au mépris de nos aspirations personnelles.
J'ai peur d'un monde trop compliqué, dont il me semble qu'on le complique à dessein pour nous empêcher de penser en connaissance de cause.
J'ai peur d'un monde où nous ne serions que les maillons d'une chaîne de profit.
J'ai peur d'un monde où il faudrait prendre parti pour les bons ou les méchants.
J'ai peur d'un monde où le règne du réalisme annihilerait toute possibilité d'utopie.
J'ai peur d'un monde où la pensée unique tiendrait lieu de catéchèse.
J'ai peur d'un monde duquel nous ne pourrions plus nous extraire, ne serait-ce que pour un moment.
J'ai peur d'un monde où la notion si réconfortante d'intimité serait un cadre au lieu d'être un refuge.
J'ai peur d'un monde où la moindre parcelle de notre esprit serait soumise à la nécessité de servir la société dans le sens où elle l'entend.
J'ai peur d'un monde dont la dureté, l'injustice et l'inhumanité s'immisceraient dans tous les recoins de notre âme comme pour mieux l'y soumettre.
J'ai peur d'un monde où nous serions obligés de renoncer à notre personnalité sous peine d'être ostracisé, banni ou embastillé.
J'ai peur d'un monde où ce qu'ils appellent politique ne serait qu'un stratagème de plus pour nous déshumaniser, en pénétrant jusqu'au plus profond de notre être sans que nous y puissions rien.
Ce monde-là, j'en ai peur même si hélas je n'ai pas de solution pour en empêcher l'avènement. Mais il me reste la possibilité d'en définir les contours.
Dans la taxinomie qui m'est très personnelle, il porte un nom.
Le fascisme.