
On m'avait dit : Michel, il ne peut plus chanter ; Michel, il ne peut plus monter sur scène ; Michel, il ne peut plus monter la voix?
On m'avait dit : Michel, il a perdu ; Michel, ce n'est plus ce que c?était?
C'était faux. Totalement faux.
Caprice d'un soir? Je veux aller voir Polnareff? Je le veux, je le veux. Pourquoi ? Je ne sais, mais je le veux. Je le veux et j'y suis allé? Heureuse idée? Compte-rendu et impressions.
Dans un Zénith plein à déborder, perdu au milieu d'un public électrique, d'un public typiquement Toulousain, un public de fans, j'étais bien.
Drôle de public que le public Toulousain? Difficile de premier abord, difficile à chauffer, difficile à lancer, difficile à enthousiasmer. Et puis, point d'inflexion, la tendance de glace se transforme, la timidité recule, et les Toulousains deviennent fous, impossible à arrêter? D'un concert dont on pourrait croire qu'il plaisait moyennement à la salle, on retrouve à la fin un public qui voudrait prolonger jusqu'au bout de la nuit. Peut-être introverti, timide, n'osant pas crier sa joie? Drôle de public?
Pour bien connaître le Zénith de Toulouse, pour y avoir vécu quelques-uns des plus beaux moments, des plus intenses émotions de ma vie, il y avait ce soir là quelque chose de nouveau, quelque chose d'inédit. Un public réactif au moindre mouvement, un public qui voit tout et entend tout.
Tout commence lorsque par un étroit interstice dans le rideau, toute la partie droite de la salle, yeux rivés à la scène encore en attente, voit passer un homme à la tête blonde et aux cheveux bouclés. Nous avons alors compris quelle serait l'ambiance de la soirée. Il n'y avait pas encore de musique, la salle était encore allumée, le public hurlait on a vu Michel, il est là ! , le public chantait, le public dansait?
Et puis la salle s'est éteinte, la salle a commencé à vibrer, la musique et les trois ou quatre notes qui semblent être un rituel vieux de décennies ont retenti? La Fête de la Musique, on nous a dit que c?était hier ? Non non? La Fête de la Musique, c'est ce soir, et maintenant !
C'était vrai. Totalement vrai.
Alors, bien sûr, Polnareff, c'est des chansons des années 1960 / 1970 / 1980, que nous connaissons toutes presque par coeur, sans les avoir jamais écoutées réellement, que nous serions capables de chanter jusqu'au bout sans pour autant n'avoir jamais possédé d'album de cet artiste.
Un concert de Polnareff, c'est un instant de vie où à chaque chanson qui démarre, on se dit : Ah ? Ca aussi c'est de lui ? Ah oui quand-même?
Evidemment, il y avait des fans, des fans qui hurlaient, des fans qui chantaient, peu de fans qui dansaient dans le parterre, serrés à en étouffer, des fans aux comportements insensés (bref, des fans), il y en avait aussi, à l'image de ma voisine de droite qui disait sans cesse : Ca fait plus de dix ans que je l'ai pas vu? Ca fait plus de dix ans maintenant? , et qui se tournait vers sa fille en disant : Ma chérie, je deviens folle .
Le couple devant moi, propres sur eux, pull à la luchonnaise, brushing impeccable, chemise incomparablement soignée, la cinquantaine nette et claire, bijoux et sac-à-main? Discussion de boulot, de famille, discussions sérieuses, discussions rationnelles, discussions posées. Lumières éteintes, trente ans en arrière, enfants, adolescents, problèmes oubliés, insouciance refoulée qui déboule ce soir sur les gradins du Zénith au milieu de la foule? Croissance morale et sociale qui redescendra comme une chape de plomb quand les lumières se rallumeront, ne laissant qu'une étincelle de souvenirs au fond de leurs coeurs réchauffés et refroidis, un pincement un peu sournois?
Elle est là la magie des concerts !
Ecrans géants, dans le verre des lunettes géantes accrochées au dessus de la scène. Mécanique gigantesque pour une salle moyenne. Mise en scène rock-and-rollesque. Rien n'est épargné, on exulte dans l'ombre portée du corps Polnareffien sur le rideau. Le rideau tombe, la salle tombe en pamoison, Michel est là, ses musiciens sont là, nous sommes là aussi, oui, je suis bien là, c'est mon corps qui est là, mon esprit qui est là, ma peau, mon sang, et mes oreilles, je suis là, ça va durer deux heures, et je vais en prendre plein la figure.
Il y a les retrouvailles, ces chansons dont je parlais toute à l'heure, que l'on connaît, que l'on aime, sur lesquelles on a déjà dansé, sur lesquelles on danse avec facilité, tant l'agilité de la musique communique aux pieds, aux oreilles, à l'âme, au sexe, au coeur?
Les basses font trembler la poitrine, les vêtements tremblent, le sol aussi, l'émotion fait trembler la voix, le saisissement fait trembler les larmes au bord des yeux : S'il y a quelqu'un que ça intéresse, qu'il m'envoie son nom et son adresse, je lui raconterai l'histoire de l'homme qui pleurait sans espoir? Il pleurait des larmes de verre, et quand elles atteignaient la Terre, cela faisait une musique angélique et fantomatique? Découverte de cette chanson, coup de poing passionnel, coup de foudre sensitif, écrans lumineux qui dessinent des diamants tombés du ciel et qui se fracassent en mille et une perles perdues au creux d'un océan de lueurs et de couleurs. C'était beau.
Petit jeu, l'intensité de la salle serait mesurée par le piano et/ou par sa montre. Sorte de prétexte pour chauffer une salle brûlante. ? Jm'en souviendrai de ça?
On pleure, on rit, on s'amuse? Ya qu'un ch?veux sur la tête à Matthieu? La chanson idiote a duré environ une dizaine de minutes, arrangée rock, insolente et loufoque. Moment drôle et drôle de moment.
Le piano était limpide, clair, précis, juste et agilement bien placé. La scène mouvante, les plateaux s'enchaînent, Michel règne. Il est le roi en son royaume, le Dieu de l'instant. Des milliers, peut-être une dizaine de milliers de gens sont là, autour d'une seule et même personne, d'un unique être qui nous a tous réunis avec son seul nom, son seul nom (!!!), simple promesse d'un moment unique à partager à plusieurs.
Lunettes de légende, coiffure mythique, tenue magnifique?
Musiciens en accord total. Je retrouve Rycko l'un des deux choristes charismatiques de Véronique Sanson, qui nous avait suivi lors de la tournée 2005. Les meilleurs artistes s'arrachent les meilleurs musiciens. Cercle fermé de l'élite musicale.
Un décor en cloche, couronné par les lunettes géantes. Des écrans étaient installés un peu partout sur scène, des caméras filmaient les musiciens dans l'action et diffusaient les images, nous étions donc au coeur du geste musical, à tout instant. Les lumières, les couleurs, la vitesse des changements, tout était réglé, léché, précis, de bon goût. Des extraits de clips pour les chansons La Mouche , Ophélie ? Les cotillons en forme de lunettes volent et envahissent la salle. Petit bain de foule pour le bonheur du parterre debout.
Les superlatifs s'enchaînent dans cet article. Les mots sont peut-être grandiloquents. Sûrement suis-je encore sous le choc (car il s'agit bien d'un choc).
A la fin, quelques chansons en solo au piano, dont L'homme qui pleurait des larmes de verre qui revient, encore plus belle que la première fois. Un hommage est lancé.
Un concert sourire en coin, fierté et bonheur d'être là, d'être toujours vivant, d'être encore et toujours après les années l'un des meilleurs. La voiture fonce au fond de la scène, on la voit passer entre le rideau et la scène. C'est vraiment fini, l'intensité retombe. La salle se rallume. Les gens se penchent pour ramasser les cotillons. Les vigiles font presser la foule avec un fil vers la sortie. La foule qui s'amasse devant les stands de vente de t-shirts et autres gadgets. La foule qui s'amasse sur le parking, qui fait la queue dans la rue, qui fait la queue partout, et qui chante dans les voitures Je suis un homme, je suis un homme, quoi de plus naturel en somme?
Tous, nous avons la lueur des couleurs et de la voix chaudes dans les yeux.
On m'avait dit : Michel, il ne peut plus chanter ; Michel, il ne peut plus monter sur scène ; Michel, il ne peut plus monter la voix?
On m'avait dit : Michel, il a perdu ; Michel, ce n'est plus ce que c?était?
C'était faux. Totalement faux. Retour réussi. Objectif atteint.