Le train bleu et gris quitte les tunnels de l'Ouest parisien et se lance à grande vitesse sur les rails, suivant la course du soleil, pour me porter vers ma province natale et réparatrice. Parfaitement mal assise, manquant de place pour dérouler mes jambes, la joue contre la fenêtre fraîche, rien ne peut m'atteindre car tu es à mes côtés.
Je viens de te laisser sur le quai de la gare mais ton parfum chatouille encore mes narines et la chaleur de tes bras m'entoure le coeur. Je n'ai jamais aimé les départs mais la perspective délicieuse des retrouvailles futures me fait presque apprécier le pincement qui m'a serré le coeur quand j'ai vu ton visage s'éloigner. La bande son n'était pas des plus romantiques, les contrôleurs n'ont jamais des voix très sexy, mais avec ou sans violon ton sourire me ravit. Ma voisine me regarde de travers et doit se demander pourquoi je souris seule, les yeux dans le vide. Elle n'a rien compris, ce doit être une des ces femmes aigries, qui n'a jamais été amoureuse. 
Moi je le suis amoureuse, de toi bien sûr ! Quelques mois d'amour déjà, un coeur qui déborde de sentiments, j'en aurais presque la nausée. Je ne pense qu'à toi, tu ne penses qu'à moi, j'ai une entière confiance en toi et je sais que tu ne me feras pas de mal. Aujourd'hui tu m'as conduite à la gare, tu me prenais la main à chaque feu rouge et tes yeux me disaient que je te manquais déjà. Tu as porté ma valise, un vrai gentleman. Certains diraient que ce sont les premiers mois, qu'après quelques temps l'homme n'accompagne plus sa dulcinée quand elle prend le train ou l'avion, mais cela m'est égal, ce soir tu étais là et je n'imagine pas que cela ait pu se passer autrement.
La nuit est en train de tomber au dehors et je ne peux plus distinguer que des silhouettes d'arbres, mais des nuages lumineux m'indiquent par moment qu'un village est proche. J?imagine alors une vie à ses gens qui vivent là, où que nous puissions être. Peut-être sont-ils des fermiers vivant une vie rude et froide. Il se peut que la femme qui vit dans l'une de ces maisons soit mariée à un homme qu'elle déteste. Elle lit peut-être des romans à l'eau de rose en rêvant de quitter la brute qui partage sa vie, en pensant à son amour de jeunesse qui la regardait les yeux pleins de promesses. Elle se dit peut-être qu'elle a gâché sa vie, qu'elle aurait dû l'épouser, même s'il n'avait pas d'argent et faisait un peu plus la fête que de raison. Ce scénario purement imaginaire me réconforte, étant sorti de mon esprit tordu et donc étant purement fictif, je peux sans honte me réjouir de vivre l'exact opposé de cette vie là.
Je vis avec l'homme que j'aime. J'ai rencontré la personne idéale, la pièce manquante à mon puzzle. Je voyage depuis dans une bulle d'amour dont je ne suis pas prête de redescendre. Quand les heures passées au travail jouent sur mon moral et que je me sens découragée, le simple fait de penser à lui m'insuffle une joie de vivre incommensurable. La seule vision des heures, des jours à venir me laisse entrevoir un bonheur et un plaisir qui sauront me combler. Il est tendre, il est attentionné, il est drôle, il me fait vraiment rire, c'est important pour moi. Il est cultivé aussi, j'adore quand il me parle de musique, de livres, c'est comme s'il avait la science infuse, comme si rien ne lui était étranger. C'est un homme passionné, parfois nous nous disputons, mais il a l'intelligence de savoir ne jamais être méchant. Il est toujours prêt à envisager le fait de faire des concessions, il prend le temps de m?écouter, il est tout simplement mature. Parfois j'ai envie de remercier sa mère pour l'avoir si bien élevé, surtout de l'avoir fait seule. De part cela il a acquit un respect immuable pour les femmes, ce qui me fascine et me plaît. Mes amies m'envient souvent, me demande de leur présenter son frère. Mais il n'a pas de frère ! Il va me manquer, mais je ne pars que quelques jours. Mon téléphone vibre dans ma poche, mon coeur se met à battre.
A peine une heure que nous nous sommes quittés et il m'envoie déjà tout son amour par sms. Merci la technologie. Je souris de plus belle, j'aimerais être dans ses bras, j'aimerais l'embrasser, j'aimerais me blottir dans son cou, le nez contre sa peau douce sentir son odeur. Je cherche comment lui dire tout ce qu'il y a dans ma tête, je colle à nouveau mon front contre le carreau pour me rafraîchir les idées.
C'est à ce moment là que la voix du contrôleur me fait sursauter, me réveille et j'entends le son d'une alarme qui m'est familière. J?ouvre mes yeux qui se posent alors au dehors, sur le béton gris d'un quai de gare où un retardataire jette de rage son sac, il vient manifestement de manquer son train. La voix annonce que le train s'apprête à quitter Paris en direction de Brest. Je suis parfaitement mal assise, manquant de place pour dérouler mes jambes, je me suis juste endormie quelques minutes. Je suis épuisée car je n'ai pas dormi cette nuit. Je pars me réfugier dans mon pays, car je n'ai plus la force de rien. Tu m'as quittée hier.