M. le Premier ministre, pourquoi avoir l'objectif d'avoir 50 % des étudiants diplômés des études supérieures alors qu'aujourd'hui déjà les artisans, les entreprises du bâtiment et autres ne trouvent plus de serruriers, d'électriciens, de plombiers... Et que des diplômés ne trouvent pas d'emploi. Merci. François Fillon : Ce qu'il faut bien comprendre, c'est que cet objectif n'est pas antinomique à celui d'inviter les jeunes à aller vers les métiers manuels. Pourquoi plus d'étudiants ? La bataille de la croissance est d'abord une bataille de l'intelligence. Pour donner un exemple, les Etats-Unis ont près de 60 % d'une classe d'âge qui obtient un diplôme de l'enseignement supérieur, c'est 37 % seulement en France. Les pays comme la Chine et l'Inde sont en train de multiplier par dix tous les ans le nombre des ingénieurs, des techniciens, qui sont formés dans leurs universités. Le développement économique de notre pays se jouera sur notre capacité à produire plus d'ingénieurs, plus de cadres supérieurs, plus de cadres tout court, plus de diplômés de l'enseignement supérieur à moyen terme. Une fois qu'on a dit cela, on n'a pas réglé la mauvaise orientation de beaucoup de jeunes. Il faut que les jeunes aillent vers les filières pour répondre aux besoins de l'économie française. Il faut les orienter vers les carrières scientifiques, techniques... De plus, il y a de plus en plus de professions manuelles qui demandent des jeunes très bien formés avec un niveau de culture générale important. Nous sommes peut-être tous amenés à changer de profession au cours de notre vie, c'est pour cela qu'il faut avoir les capacités de rebondir en ayant une bonne culture générale de base.
: Bonjour M. le Premier ministre, l'autonomie des universités ne risque-t-elle pas de privilégier les étudiants dont les parents possèdent des revenus confortables pour leurs études et les logements ? Beaucoup d'étudiants abandonnent faute de revenus trop faibles des parents ou des bourses insuffisantes.
François Fillon : Non, ce ne sera pas le cas pour une raison simple : les droits d'inscription dans les universités resteront fixés de façon nationale. Cela veut dire que l'accès à l'université est gratuit. Cela ne veut pas dire qu'il n'y a pas des charges pour les familles comme le logement, et c'est d'ailleurs pour cela qu'on réfléchit à l'augmentation des bourses, mais l'inscription à l'université restera très symbolique, ce qu'elle est aujourd'hui, car nous ne voulons pas d'une sélection par l'argent. Donner de l'autonomie aux universités, c'est leur permettre de se gérer elles-mêmes, d'innover dans le domaine de la technologie, de permettre des partenariats avec les entreprises locales. Les universités françaises souffrent d'un déficit de moyens et de qualité de l'environnement et en même temps d'un manque de visibilité internationale qui font que des étudiants français préfèrent partir étudier à l'étranger. L'université française a mis trop de contraintes sur les établissements, on va les libérer.
: Pensez-vous que l'ouverture du financement privé pour la recherche française serait une solution à la crise qu'elle est en train de passer ?
François Fillon : Evidemment, car la recherche est financée à part égale entre le secteur privé et le secteur public. Le rôle du secteur public, c'est la recherche fondamentale et le rôle du privé, c'est de financer les applications. Or, dans notre pays, l'Etat fait un gros effort sur la recherche fondamentale, mais par contre le financement privé de la recherche est très insuffisant par rapport à l'Allemagne, au Royaume-Uni ou aux Etats-Unis. Il faut que la recherche soit mieux organisée, mieux évaluée, les entreprises doivent avoir intérêt à investir dans les laboratoires de recherches, c'est l'impôt crédit recherche, par exemple.
: Bonjour M. le 1er Ministre, après les réformes sur l'université, comptez-vous faire quelque chose contre la fuite des cerveaux ? Les jeunes docteurs en sciences aimeraient savoir s'ils ont encore un avenir en France. Que leur répondez-vous ? Surtout que le privé ne peut pas accueillir tous les docteurs...
François Fillon : Pour lutter contre la fuite des cerveaux, il faut d'abord redonner à notre recherche et nos universités les moyens qui doivent être les leurs, il faut aussi accepter de réfléchir à l'organisation de notre système de recherche et au statut des personnels de la recherche. Pourquoi dans les pays anglo-saxons les chercheurs sont-ils mieux payés ? Car ils ont des contrats dans des organismes correspondant à la durée de leurs recherches. Quand le contrat est terminé, les personnes retournent enseigner à l'université. Notre système est différent, les chercheurs sont à vie chercheurs, avec un système d'évaluation qui laisse à désirer et, du coup, le pays n'arrive plus à donner à tous les jeunes chercheurs les moyens financiers qu'ils sont en droit d'attendre. Il n'est pas normal qu'un jeune chercheur ait un niveau de rémunération aussi bas par rapport à ce qu'il peut espérer aux Etats-Unis. Il faut déverrouiller le système pour éviter l'empilement des recrutements. Une dernière chose sur ce sujet : les difficultés de l'université française ont conduit au développement des grandes écoles et à une relation privilégiée entre les grandes écoles et les entreprises, alors que, dans les autres pays, les entreprises recrutent les docteurs d'universités. En France, les entreprises n'ont pas confiance dans la qualité de la formation et recrutent dans les grandes écoles. Grâce à l'évaluation, la qualité, il faut convaincre que le doctorat est une formation exceptionnelle pour recruter des cadres de haut niveau dans les entreprises.