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Vous aussi, il vous arrive de penser que votre vie est ailleurs ?
Je crois bien que c'est une impression qui tourne en tâche de fond depuis des années. A bien y réfléchir, je ne suis pas sûr d'être né sans elle. Livré avec le reste, de série. Une obsession oubliée, un petit halo grisâtre qui recouvre tout le reste, un voile occultant qui laisse filtrer un peu de lumière, juste de quoi savoir que derrière, il y a quelque chose.
Déjà petit je ne comprenais pas, et partageais d'autant moins, l'enthousiasme de mes petits camarades. Non pas, tels mes collègues de dernier rang qui gravaient des sus au prof sur leurs tables de bois, que ce soit par fainéantise. Contrairement aux quelques remarques acerbes proférée par mes professeurs sur mes cahiers de correspondance.
Ils y discouraient avec un soupçon de mépris sur la nonchalance dont je pouvais faire preuve, sur le gâchis que je faisais de mes capacités, sur le manque d'intérêt que je leur accordais et dont ils s'estimaient pourtant hautement dignes. Sur l'insupportable et presque insolente facilité sur laquelle je semblais me reposer comme sur des lauriers olympiens, considérant que cela suffisait.
Aucun n'a saisi. Ou bien ils n'ont pas daigné faire part de leur découverte, ceux-là . Le problème venait de ma propension naturelle à ne pas fournir d'effort sans compréhension de la finalité. Et celle qu'ils évoquaient ne me convenait pas.
Réussir ma vie ? C'est ce que je fais, répondais-je en silence à leurs regards exaspérés. J'y mets même toute mon énergie !
Car j'avais pour moi d'autres ambitions que les trop classiques ascensions sociales, les comptes en banque fournis de mille et de cent. Je ne savais pas encore lesquelles, mais je savais qu'un jour, elles s'imposeraient à moi. Je savais qu'il y avait autre chose derrière le décor, derrière tous ces figurants qui ne l'étaient que par peur d'être tête d'affiche. Par facilité, en fin de compte.
Le liberté effraye, paraît-il. La solitude aussi. Assumer une différence n'est pas chose aisée dans ce fourmillement. Les jalousies filles de frustration sont les pires, les plus cruelles.
J'avoue avoir longtemps hésité. La tentation de suivre était des plus fortes. Alors, je me suis contenté d'attendre. J'ai fait semblant, un certain nombre d'années. J'ai fait mon école d'ingénieur, dans l'Aube, au crépuscule de cette jeunesse qui voulait avec acharnement survivre.
Il serait bien temps de me révéler plus tard…
Je résistais à peine suffisamment pour qu'ils comprennent que ma vie n'était pas là , dans ces cours auxquels je refusais d'aller. Manque d'intérêt. Toujours le même. Incompréhension, toujours la même. Les conversations de mes jeunes camarades me passaient au dessus, simples oiseaux migrants, quand elles évoquaient les magnificences promises par nos professeurs.
J'étais persuadé, avec toute la prétention d'une adolescence tardive, d'être destiné à autre chose. Cette autre chose pressentie depuis la basse enfance. Jamais formulée, une simple lumière vue de loin, dans mes rêves abondants. Mais il fallait bien faire plaisir, éviter de bousculer les doux espoirs. Se conformer.
Et la vie a continuée. Elle n'allait pas s'arrêter pour si peu. Elle m'a entraîné. A faire semblant, toujours, en coach hurlant qu'elle est parfois.
Et les rêves se sont étiolés. Etouffés. Dissous dans un quotidien confortable.
Mais ce ne sont que des rêves après tout…
Source : hautetfort.com
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