Cette peau douce et satinée, élastique sous les doigts, au duvet léger et transparent... Ces cheveux aux boucles soyeuses, où vos doigts s'emmêlent pour un au revoir, un bonjour, un reste-là ... Ces yeux tendres tout prêts à recevoir les larmes de la peine de coeur, de la passion et de la reconnaissance sans bornes, aux cils démesurés et papillonnants... Ce nez mutin frémissant aux odeurs sensuelles de l'alcôve, aux parfums chargés de fruits et de fleurs... Cette bouche en coeur, qui crie, qui pleure, qui susurre et jouit, qui sourit, qui mord, qui suce, qui avale, gobe, caresse, aux lèvres charnues et pulpeuses, roses, rouges, tendres.... Ce cou fin et délicat en corbeille à baisers, en oreiller, en repose-tête, qui dégage ce fin menton et l'ovale ravissant de leur doux visage.... Ce cerveau, léger et désinvolte, qui perd vite le nord, la tête, le haut et le bas, prêt à toutes les folies, et sans souvenir de l'avant-veille... Cette poitrine généreuse qui appelle le creux de la main, où se promène les doigts, la langue, aux tétons thés et pointant sous le coup du froid comme du chaud, tendus comme un seul être vers votre bouche.... Ses mains graciles et habiles, qui empoignent et branlent, fouillent, et, coquettes, se parent, de bijoux, de vernis, de larmes... Ce ventre plat et tendu, nerveux et poli, qui palpite au moindre frisson.... Cette touffe moite et charnue, véritable puits de plaisir où se perdent toutes les mains et toutes les queues, qui avale sans fin et crache sans honte.... Ces jambes en aiguilles, longues, galbées, s'écartant à l'infini, jusqu'aux oreilles s'il le faut, qui marchent, courent se pressent vers l'amant impatient, qui plient sous lui, lui ouvre le chemin, le guide, l'attrape... Ces pieds mignons, sensibles et délicats... Charmant, non ?
Foutre, je rigole. L'amour a son pendant, bien plus émotionnant, finalement, et peut-être un peu moins rigolo : la procréation (un mot aussi pas beau que aménorrhée ...).
Cette peau élastique est faite pour se tendre, de bas en haut, et sur les côtés : il s'agit d'ajouter parfois jusqu'à une vingtaine de kilos, à répartir sur les seins, les fesses, les hanches, et surtout, le ventre. Ce ventre qui conçoit, se remplit, élabore, synthétise, fait communiquer future mère et futur enfant.
Ces yeux, cette tête, ces pensées, s'attendent au pire, comme au meilleur, ils calculent, évaluent, supportent les soucis, la douleur et la rude responsabilité d'être mère. Ils pensent aux courses à faire, aux jouets à ranger, à la cuisine à cuisiner. Au mari qui rentre tard, aux enfants qui rentrent tôt, ou jamais quand il faut. Au temps qu'il fait, qu'il va faire, au linge à laver, étendre, ramasser, plier, ranger. Ils évaluent les distances entre les marches de l'escalier et la tête de ce charmant bambin, la férocité de la grippe, la douleur de cet enfant qui ne sait pas encore s'exprimer et qui a ses dents à faire pousser. Ils comptent le nombre de couches restantes avant la cruelle pénurie, les sous sur le compte en banque, ou ceux qui manquent et qui pourtant étaient bien là , encore ce matin, dans le porte-monnaie. Ils calculent le pourboire, la monnaie, parcourt la liste de course.

Cette poitrine maintenant pendante et lourde, allaite, nourrit, rassure, fait reposer la petite tête chauve du bébé. Elle gicle au moindre retard dans la tétée, elle est douloureuse dès les premiers mois de la grossesse. Elle est mordue, griffée, goulûment happée, mâchonner, vergeturée, crevassée.
Ces jambes courent, de la garderie à la cuisine, de la chambre au pédiatre, de la grande surface à l'école. Elles ploient sous les sacs de course, s'emmêlent dans la foule, elles se pressent au rendez-vous bientôt manqué, elles s'étendent, épuisées, de tout leur long sur le canapé. Ces genoux font a-dada-sur-mon-baudet, se mettent à terre pour pouvoir ramasser le dégât de nature tâchante sur la moquette. Elles sont lourdes, ankylosées, et elles aussi, vergeturées.
Ce nez est confronté à des épreuves qu'il ne souhaite à personne. Il détecte la merde qui irrite ses petites fesses, localise celle du chat, sous l'évier ou le buffet du salon, s'alarme à l'odeur qui se dégage du four alors qu'elle soigne le petit bobo de l'aîné. La moutarde lui monte plus souvent qu'à son tour, il est fin quand il s'agit de débusquer le garagiste escroc, l'affaire de l'année, ou le mensonge du petit dernier. Il analyse l'état de saleté (avancé) des chaussettes du cadet, ou l'état de péremption (avancée) de la bouteille de lait au fond du frigo, trouve la pomme pourrie sous le lit du petit.
Cette main gracile, est en réalité faite pour gifler, rattraper le verre qui choit, tester la température du biberon, tirer les oreilles, faire enfiler les t-shirts. Son index tendu montre, réprimande, désigne férocément la chambre dans laquelle le petit dernier ira dormir sans avoir son dessert. Cette main compulse (toujours cette fameuse liste de course), tient les comptes, caresse à l'occasion les cheveux doux et blonds. Elle tient fermement le chariot, ou la main du petit pour son premier jour d'école. Elle sèche les larmes, administre une fessée. Elle ouvre compulsivement la boite d'aspirine.

Cette bouche vocifère, hurle, se démène, pour ne pas laisser passer cette monumentale connerie dont elle n'aurait jamais cru sa fille capable. Elle explique, patiemment, ou un peu moins, ce qu'est un mensonge, comment on fait les bébés, et pourquoi on ne fait pas ça, ou ça. Elle coupe d'un coup de dents déterminé le fil qui dépasse de la chemise, nettoie la joue pleine de jus de fruit de son tendre bambin. Elle serre les dents pour ne pas exploser, elle se tord dans la tristesse, s'ouvre tout grand pour appeler celui qui n'est pas rentré (t'as vu l'heure ??). Elle soumet le fautif à la question, se pince pour affirmer sa désapprobation, bave devant cette grosse et succulente religieuse au chocolat qu'elle ne peut se permettre d'avaler. Elle a le désagréable rôle de dire non, de dire stop, de refuser, d'engueuler : elle passe pour la chieuse.
Ce ventre, avant d'être plat et doux, est surtout fait pour être démesurément gros, et en tout temps, pour contenir ovaires, ovules, vagin, utérus et autres trompes de Fallope, toutes choses fort désagréables quand elles s'y mettent. Faut-il vraiment que je vous explique le calvaire des règles (ou pafois de leur absence), de l'accouchement, de l'IVG, du viol ? Non, allez, je me suis promise de ne parler que d'amour.
J'halterais donc là . Et je vous repose la question : le corps de la femme, fait pour le plaisir ?? Oui, mais alors, fait pour le plaisir d'avoir des enfants.